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Censure par l’algorithme : nécessité ou menace de la liberté d’expression ?

Sous l’apparente neutralité, c’est l’algorithme qui ne connaît ni nuance ni émotion, pourtant qui décide désormais de ce qui peut ou doit être dit.

Benin I-Tech
6 Min de lecture

Jamais la liberté d’expression n’avait semblé aussi fragile qu’à l’ère du numérique. Ce ne sont plus les États qui fixent les limites de la parole publique, mais des machines qui filtrent nos mots. Sur le perron de la démocratie trône, impassible, « Monsieur l’algorithme, le nouveau distributeur de la muselière. Il jouit tel un roi, du pouvoir de retirer et ou de masquer. Ce pouvoir inédit conféré par les géants de la technologie, exercé au nom de la protection contre la haine et la violence, interroge profondément : jusqu’où peut-on déléguer à une machine le droit de décider ce qui peut être dit ? Et surtout, comment préserver l’équilibre fragile entre la nécessité de réguler et le risque de censurer

Le constat de la censure sur les réseaux

Les réseaux sociaux sont désormais les principales arènes de débat public. Chaque jour, des millions de contenus y sont publiés, allant de simples opinions à des propos haineux ou violents. Pour gérer ce flux, les plateformes délèguent la modération à des systèmes automatisés capables de détecter et de supprimer en quelques secondes des contenus jugés problématiques. Cette efficacité technique est indéniable, mais elle s’accompagne d’une opacité inquiétante. Invisibilisation, déréférencement, shadowban : autant de pratiques qui réduisent au silence des voix sans que les utilisateurs comprennent pourquoi.

Les problématiques soulevées par cette automatisation

La première problématique tient à l’universalité proclamée des droits de l’homme et à la diversité des législations nationales. Les plateformes opèrent à l’échelle mondiale, mais les lois varient d’un pays à l’autre. Un propos considéré comme légitime dans un État peut être sanctionné ailleurs. Ainsi, un algorithme global risque de censurer des opinions conformes au droit positif d’un pays, mais jugées offensantes dans un autre. Cette uniformisation algorithmique ignore les réalités sociopolitiques et culturelles, et met en péril la liberté d’expression.

La seconde problématique concerne la place laissée au contrôle humain. Les algorithmes, aussi puissants soient-ils, ne peuvent remplacer l’évaluation d’un juge ou d’un modérateur capable de contextualiser. La délégation totale de la modération à l’intelligence artificielle conduit à une justice automatisée, déconnectée des garanties constitutionnelles. Le risque est grand de voir des contenus légitimes supprimés par excès de zèle, transformant la régulation en censure préventive. Comme le souligne Monique Canto Sperber : « Aujourd’hui, le ressenti psychologique tend à se substituer à l’évaluation du dommage. Le problème est que, lorsqu’on récuse le droit à l’expression de certaines opinions parce qu’elles seraient offensantes, on pratique une forme de censure préventive à l’encontre d’opinions non coupables aux yeux de la loi, mais dont on décide qu’elles ne doivent pas être proférées parce qu’elles seraient blessantes. » Cette réflexion met en lumière le danger d’une régulation fondée sur la subjectivité plutôt que sur le droit.

Les perspectives pour une régulation équilibrée

Face à ces enjeux, plusieurs pistes émergent. En se référant a l’article de Paul Da Silva, publié dans Legilocal, : pour trouver le juste milieu entre la censure légitime et la liberté d’expression.

Les plateformes doivent rendre leurs algorithmes plus transparents afin que les autorités et les citoyens puissent en contrôler le fonctionnement. Ensuite, le recours systématique à un modérateur humain en cas de suppression automatique apparaît comme une garantie indispensable. De plus, des audits indépendants réguliers permettraient de vérifier la conformité des outils avec les droits fondamentaux. Outre cela, la création d’autorités de régulation dotées de pouvoirs d’investigation et de sanction renforcerait la confiance des utilisateurs. Enfin, des études d’impact préalables devraient être imposées avant le déploiement de nouveaux systèmes de modération.

La loi française du 24 juin 2020, dite loi Avia, illustre la difficulté de trouver un équilibre. Destinée à retirer sous 24 heures les contenus haineux ou terroristes, elle a été largement censurée par le Conseil constitutionnel, qui a rappelé que seul le juge est garant des libertés individuelles. En confiant ce pouvoir à des opérateurs privés, le texte risquait de transformer la régulation en censure systématique. Au niveau européen, le Digital Services Act adopté en 2022 tente de corriger ces dérives en imposant plus de transparence et en renforçant la supervision humaine. Cette législation marque une avancée en intégrant le principe de contrôle humain et en imposant des audits réguliers des algorithmes.

Entre régulation et liberté

La censure algorithmique est à la fois une nécessité et une menace. Nécessité, car elle protège les citoyens contre les dérives les plus graves. Menace, car elle peut réduire au silence des opinions légitimes. L’enjeu est donc de trouver un équilibre fragile entre efficacité technique et respect des libertés fondamentales. La régulation doit s’appuyer sur le droit, sur l’intervention du juge et sur la vigilance citoyenne. C’est à cette condition que l’on pourra concilier la lutte contre les abus numériques et la préservation de ce droit essentiel qui demeure le socle de toute démocratie.

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SOURCES:Mathieu Kouamé
VIA:Digital Mag
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